Sectorisation : revue de presse

Publié le par Délégués 2006-2007

SECTORISATION ET CARTE SCOLAIRE : ATTENTION DANGER
La carte scolaire perd ses premiers atouts

Éducation . Les autorisations de déroger à la sectorisation seront portées à 20 % dès septembre, selon des critères précisés par le ministre. Une belle pagaille s’annonce.

Le jeu semble donc abattu. Conformément à ce qu’a déclaré, à peine nommé, le ministre de l’Éducation nationale, les premières mesures d’assouplissement de la carte scolaire entrent en vigueur. Le taux de dérogations accordées devrait être porté à 20 % dès la rentrée prochaine, contre environ 10 % actuellement.

Les critères ont été précisés afin de déterminer quelles seront les familles prioritaires. On y retrouve ceux déjà : des dérogations continueront d’être accordées aux élèves nécessitant une prise en charge médicale importante, à ceux désirant suivre un parcours scolaire particulier (via les options, par exemple) ou dont un frère ou une soeur se trouve déjà scolarisé dans l’établissement souhaité. Comme le préconisait la réforme des ZEP mise en oeuvre en septembre 2006, les élèves boursiers méritants pourront, eux aussi, demander à choisir leur école. Nouveauté, en revanche : ce sera désormais le cas des bénéficiaires d’une bourse sur critère social et des enfants handicapés. Enfin, les cas de domiciliation en limite de secteur seront étudiés (1). Pas plus d’élargissement pour l’heure : il s’agit, avant tout et selon les services ministériels, d’attirer l’attention sur ces critères et d’obliger à les faire respecter.

Les mêmes perdants

L’annonce de cet assouplissement a-t-elle encouragé les vocations à déroger ? Quinze jours après les déclarations de Xavier Darcos, les effets n’en sont pas encore mesurables. Plus forts, à coup sûr, en zones urbaines qu’en zones rurales, traditionnellement peu concernées par le contournement scolaire. Ainsi, Paris, championne en la matière depuis longtemps, semble bien connaître une hausse des demandes. Quant à la Seine-Saint-Denis, département où cohabitent établissements de bonne et de mauvaise renommée, les conséquences paraissent encore très timides.

« Pour le moment, on ne note rien de particulier », estime la principale d’un collège posé au coeur d’un ensemble de cités. Angoisse des années collèges - période de transition où le sentiment que tout se joue pousse les familles à plus de vigilance -, mauvaise réputation du quartier alentour : « La fuite, notamment vers le privé, était déjà sensible et je n’ai pas le sentiment que les demandes aient crû », poursuit-elle. Quoi qu’il en soit, elles ne sont plus quantifiables, « les commissions de dérogation (ayant) eu lieu avant l’annonce du ministre ». Et si celui-ci fait savoir que de nouvelles demandes pourront-être déposées jusqu’au 30 juin, « aucun texte n’ayant été publié au Bulletin officiel, nous en restons au statu quo », assure la principale.

Au siège départemental de la FCPE, en Seine-Saint-Denis, on note de légers remous. « Nous recevons des coups de fil de parents qui veulent connaître la moyenne de tel ou tel établissement », relève Michel Hervieu, président de la structure. Ce qui ne va pas sans l’inquiéter. « Ces mesures vont faire rêver pas mal de parents qui espèrent le meilleur pour leurs enfants. » Une aspiration légitime, estime-t-il, sans partager la stratégie gouvernementale. « Plutôt que d’assumer sa responsabilité de faire réussir tous les élèves, l’État privilégie une démarche individuelle. Mais il y aura des perdants et ce seront toujours les mêmes », estime-t-il.

800 élèves de moins

Enseignant en collège et responsable du SNES de Seine-Saint-Denis, Clément Dirson partage le même diagnostic. Alors que le taux d’évitement était déjà flagrant dans le département - près de 800 collégiens en moins que prévu, en 2006, au profit du privé et des départements limitrophes -, la tentation d’aller vers un établissement de meilleure réputation a peu de chance de se tarir. « Tous les parents veulent une école de qualité pour leurs mômes », relève-t-il. « Mais le gouvernement répond à cette attente par de fausses solutions : dire "vous avez le choix" sous-entend "tout le monde n’y aura pas le droit". » Et de conclure, alors que les tractations profiteront toujours aux familles les mieux informées : « On prétendait lutter contre le contournement scolaire et la ghettoïsation qu’il engendre. On ne fait que le légitimer. »

(1) En ligne sur le site du ministère de l’Éducation nationale ww.education.gouv.fr
Marie-Noëlle Bertrand
L'Humanité, 06/06/07


M. Darcos demande aux collèges de "contribuer" à la mixité sociale

" Au plus tard en 2010, nous aurons vraiment donné la liberté de choix aux familles", a assuré Xavier Darcos (Le Monde du 1er juin). Le ministre de l'éducation nationale vient de décider, pour la rentrée prochaine et pour commencer à réaliser la promesse présidentielle de "suppression progressive" de la carte scolaire, de doubler le nombre de dérogations accordées aux familles. De 10 % en moyenne nationale, selon lui, elles pourraient atteindre 20 %.
Qui dit dérogation, dit évitement de certains établissements, donc perte possible d'effectifs d'élèves, et augmentation pour d'autres. Le ministre assure que dans les deux cas, la différence ne sera que de quelques dizaines d'élèves. Il écarte le risque d'une désorganisation. Les dotations horaires des établissements étant calculées en fonction du nombre d'élèves inscrits, il a voulu rassurer ceux qui subiraient une perte d'effectifs en leur garantissant le maintien de leurs moyens.

M. Darcos a également, en conformité avec toutes les déclarations de Nicolas Sarkozy lorsque celui-ci était candidat à la présidence, réaffirmé l'objectif de mixité sociale, et l'annonce qu'à terme chaque établissement scolaire sera tenu de "contribuer" à cette mixité. Comment ? La question, pour l'instant, reste entière. M. Darcos refuse d'employer le mot "horrible" de quota mais n'a encore donné aucune autre piste.

S'agirait-t-il de limiter la mixité à l'accueil dans des établissements bien réputés d'une frange de bons élèves méritants venus des quartiers difficiles ? La priorité aux boursiers (à titre social ou titulaires de bourses du mérite), également annoncée par le ministre, va dans ce sens, mais ne saurait ni résumer son ambition ni faire office de mixité sociale généralisée.

OFFRE D'OPTIONS ATTRACTIVES

Le SNPDEN - syndicat de chefs d'établissement auquel M. Darcos a demandé de formuler des propositions - appelle "d'autres modes de régulation" dont pourrait faire partie, par exemple, l'offre systématique d'options attractives dans des établissements actuellement évités.

Redoutant les effets possibles d'une "dérégulation totale", ce syndicat propose "que la priorité soit accordée aux demandes d'affectation dans un établissement proche du domicile". Proposition paradoxale, puisque le principe de la carte scolaire, en cours d'abandon, est justement celui de l'inscription d'un élève dans un établissement en fonction de son lieu d'habitation. Mais si chacun s'inscrit où il veut, on ne pourrait exclure, selon ces chefs d'établissements, des cas d'élèves habitant à côté d'un collège et arrivant "trop tard" pour leur inscription.

Dramatisation ? L'hypothèse illustre, en tout cas, la complexité du dossier auquel M. Darcos est confronté.

Luc Cédelle
Le Monde, 04/06/07


Des profs de ZEP affirment ne rien attendre de la suppression de la carte scolaire.
«Les faibles et très faibles vont alors rester entre eux»

«L a carte scolaire ? Ici, ça ne nous concerne pas. Notre collège accueille tous les enfants des cités alentour et personne d'autre. Vous imaginez quelqu'un demander une dérogation pour venir chez nous ?» Marie, 41 ans, est la principale d'un collège «ambition réussite» (particulièrement difficile) de 650 élèves de la Seine-Saint-Denis. Elle suit les débats sur la carte scolaire. Mais le sujet, ici, n'intéresse guère : «On va au collège du quartier sans se poser de questions, même s'il est mal réputé, de toute façon on est déjà marqué avec la cité.»
Conformément à la promesse de Nicolas Sarkozy durant la campagne électorale, le ministre de l'Education nationale, Xavier Darcos, prépare la suppression de la carte scolaire, qui affecte les élèves dans les établissements de leurs «secteurs». Dès la prochaine rentrée scolaire, il lance une expérimentation (lire ci-dessous). D'ici deux ou trois ans, la libéralisation sera totale.
Mères seules, pères au RMI 
L'objectif affiché est, a priori, louable : la carte scolaire a échoué à assurer la mixité sociale, on a laissé se créer de véritables ghettos en banlieue, il faut donc trouver d'autres solutions. Le problème est que le contournement de la carte est massivement le fait des classes moyennes et aisées, vivant dans les centres-ville, notamment à Paris, comme l'a fait ressortir l'étude de la chercheuse Marie Duru-Bellat. La suppression de la carte légitime donc les «détourneurs». Et les ghettos scolaires des périphéries, que personne évidemment ne convoite, semblent condamnés à le rester.
Dans le collège de Marie, plus de 80 % des élèves appartiennent à des catégories sociales défavorisées. «Certains vivent dans des squats, d'autres sont des sans-papiers, il y a aussi beaucoup de mères seules, de pères au RMI», dit-elle. Le collège a reçu des moyens supplémentaires parce qu'il est en zone d'éducation prioritaire (ZEP) et qu'il a été classé «ambition réussite». Il y a des études dirigées, une classe européenne ­ avec des disciplines dispensées en anglais ­, de l'allemand en seconde langue... Reste que 60 % seulement des élèves décrochent le brevet.
Dans les années 60, sous la poussée démographique, on a construit des établissements scolaires au beau milieu des grands ensembles. Chaque enfant avait ainsi une école pas loin de chez lui. Mais ces cités ­ Pablo-Neruda, Gagarine, Balzac ­ ont vieilli plus mal que prévu. Des populations de plus en plus pauvres sont venues s'y installer. La carte scolaire n'a fait qu'entériner ces ghettos.
Echappatoire dès le primaire 
«La sectorisation, ça ne marche pas ici», confirme Vincent, 28 ans, professeur de physique dans un collège «ambition réussite» de la banlieue de Lyon. «Ceux qui sont potentiellement bons demandent une langue étrangère ou une option qu'on n'a pas, histoire d'aller dans un meilleur collège ou sinon dans le privé.» Vincent est amer : «Quand j'entends discuter des copains qui lorgnent vers les "grands" lycées de Lyon pour leurs enfants, et qui se demandent comment y arriver car l'immobilier a fait un bond, je me dis qu'ici c'est un autre monde.» 
Marie confirme que, dans sa ville de Seine-Saint-Denis, le privé ­ sous contrat et bon marché ­ est une échappatoire, dès le primaire, surtout pour les habitants des petits quartiers pavillonnaires enserrés dans les cités. «Dès le primaire, les parents ont peur de la violence, explique-t-elle. Ils cherchent alors une école privée où ils savent que leur enfant sera encadré, cela n'a pas besoin d'être Polytechnique, ils veulent avant tout être tranquilles.» 
Certains voient dans la suppression de la carte scolaire une certaine justice : «Les nôtres aussi pourront choisir.» Mais ils ne se font guère d'illusions. «Le petit groupe de bons élèves que nous réussissions à garder va demander à partir», prédit un enseignant d'un collège ZEP près de Lille. «Les faibles et les très faibles vont alors rester entre eux.» De plus, dans ces collèges, souvent les professeurs n'arrivent pas à terminer le programme : «Comment retenir une bonne élève qui sait qu'elle peut faire mieux ailleurs ?» 
Contrôler les incivilités 
Nombreux sont ceux qui auraient préféré un aménagement de la carte scolaire. Les départements, qui ont désormais à charge les collèges, ont investi pour les rénover. Mais certains abritent jusqu'à 800 élèves. Beaucoup trop pour assurer un suivi pédagogique et contrôler les «incivilités». Ségolène Royal avait proposé de fixer un plafond. Mais où répartir les effectifs en trop ? Dans d'autres «secteurs» ? Et comment rendre attractifs ces établissements ZEP ?
«Lorsque la carte sera supprimée, les chefs d'établissement vont-ils jouer le jeu et prendre nos bons élèves qui se présentent ?» s'interroge Marie. «Ou ne vont-ils pas plutôt attendre d'avoir une pile de dossiers et retenir les meilleurs des meilleurs établissements ? Je préfère encore le maintien de la carte...»
Véronique SOULE
Libération, 04/06/07
Publicité

Publié dans fcpesevigne

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article